Faisons un bond de quatre mille cent et quelques dizaines d'années-lumière dans l'espace sidéral et, à travers une loupe géante, examinons le groupe ethnique venu de la Chine lointaine le long du Fleuve-Rouge pour s'établir dans le Delta tonkinois. Puis, par bonds successifs au gré de notre fantaisie, rapprochons-nous de la Terre afin d'assister aux différentes phases de son évolution. Nation de soldats-laboureurs, l'Empire d'Annam de Hung-Vuong (mort l'an 2879 avant J.-C.), se répand comme une nappe d'eau, épousant les pieds de montagnes, s'insinuant par les cols, s'étendant sur les plaines, contournant les contre-forts de la Chaîne Annamitique, s'écoulant vers le Sud le long du littoral. Là où les premiers occupants ne veulent pas se retirer devant son cri de guerre, on les culbute à coups de
pieux, on les poursuit à coups de flèches, on les extermine au besoin s'ils ne se laissent pas réduire en esclavage. Là où le terrain conquis est propre à la culture, on le défriche, le fertilise et le cultive. C'est la colonisation méthodique et progressive avant la lettre!
Comment relater ces quatre mille années de la vie d'une
nation? Faute de temps, rapprochons-nous à la distanceconvenable pour recevoir les ondes lumineuses émanées de cet Etat vers le dernier tiers du XVIIIe siècle. Après avoir atteint l'apogée de sa gloire, la dynastie impériale des Lê (1527-1792) s'adonne aux plaisirs peu glorieux, s'amollit comme la dynastie mérovingienne sous les rois-fainéants, laisse l'Empire se diviser en deux royaumes des Trinh et des Nguyên, comme les successeurs de Clovis laissèrent se scinder la Neustrie et l'Austrasie, et abandonne, enfin, l'exercice d.u pouvoir aux Trinh comme les indignes descendants de Mérovée l'abandonnèrent aux ,\t1aires du Palais austrasiens.
Ainsi qu'une plante rabougrie mise en pot et taillée
par un savant jardinier japonais, le dernier Lê, asservi plutôt que servi par les Trinh, règne à Hanoi mais ne gouverne pas.
Son autorité impériale s'étend nominalement au Royaume
du Nord, gouverné par les Trinh, et au Royaume du Sud,
gouverné par les Nguyên. En fait, les Nguyên sont indépendants dans leur domaine, avec leur capitale établie à Hué; quant à Lê lui-même, il dépend en fait des Trinh, lesquels considèrent les Nguyên comme rebelles au pouvoir impérial... dont eux, les Trinh, sont les usurpateurs!
En 1773 éclate une formidable insurrection qui, telle:
la moralit~ de là fable « L'huître et les plaideurs », détruit
l'antagonisme des deux familles rivales, en les exterminant
successivement. Le dernier impérial otage, réfugié en Chine, y meurt sans descendance.
Comme un foyer éteint, dispersé par le vent, l'autorité
légale s'éparpille du Nord au Sud sans qu'aucune lueur
visible n'en subsiste. Les trois chefs de la révolte, -un
percepteur prévaricateur, un bonze défroqué, un aventurier à tout faire, -se partagent le vieil Empire en décomposition.
Parce qu'ils sont trois frères, l'aîné, le percepteur se proclame"empereur. Il se donne comme nom de règne -ô dérision-celui de « Vertu triomphante » !
Ainsi semble se terminer l'histoire d'une couronne
tombée en déshérence.
C'est ici que se place un de ces miracles historiques
que la Divine Providence se plaît à accomplir, quand tout
paraît définitivement perdu; un neyeu du dernier Nguyên, âgé alors de 16 ans, a échappé aux coupe-coupe.